Femmes d’ivoire et d’ivresse:la mode, entre aliénation et émancipation

Fermons les yeux et  projetons-nous au XVIIe siècle, pendant le règne du lumineux Louis XIV. Sollicitons notre imagerie enfouie en pensant à Versailles : instantanément apparaissent derrière nos paupières closes les dorures, les perruques volubiles et les luxueux ornements que portaient, à même la peau, les courtisans et les courtisanes. Restons à la même époque et remémorons-nous un court instant le (long) film d’Ariane Mnouchkine, Molière. Sur nos rétines s’impriment avec aisance l’accoutrement des paysans qui croisent le chemin du génial dramaturge.

En juxtaposant ces représentations, inutile d’indiquer, entre l’adulateur et l’agriculteur, lequel travaille la terre, lequel travaille la flatterie. Leur enveloppe de tissu et leur coiffe désignent aisément leur condition. Car le vêtement a longtemps eu comme rôle de classer les groupes sociaux et d’exprimer une certaine hiérarchie.

Ainsi, fort de ce postulat, observons à présent la façon dont notre société se présente à elle-même. Les écarts de statuts n’étant plus aussi vestimentairement marqués, c’est donc avec une sensible égalité de traitement que le jean est rempli de gambettes de vendeur comme de cuisses de chef de service.




Si le textile ne décline plus le niveau de vie de l’être drapé, que peut alors exprimer notre choix d’étoffes ?  La profusion des styles que nous connaissons, émancipée des anciennes contraintes attachées aux vêtements, exprimerait simplement notre singularité. Notre silhouette de coton et de viscose, enfin dégagée des lourdes prescriptions du passé, permettrait ainsi de révéler notre personnalité. Voilà une belle avancée. 

 Mais ne sommes-nous pas aliénés par des canons de beauté, invisibles pour le distrait, mais pressants pourtant au quotidien ?
 Nous qui nous pensions dans l’ère de la haute culture, nous sommes pleinement englués dans le prêt à penser, le prêt à endosser. Essayons de le démontrer.

Réfléchissons et imaginons la situation suivante, suggérée par Anne Kraatz **. Si vous décidez, aujourd’hui, d’aller travailler vêtue d’une robe du XVIIè siècle, quelles seraient les réactions de vos collègues ? Cela les amuserait certainement de vous voir ainsi déguisée. Mais si vous réitériez cette expérience chaque jour, alors cette non-conformité avec les canons de l’époque ferait de vous une extravagante, c’est-à-dire étymologiquement, celle qui erre à l’extérieur. Hors du sens commun, vous voilà stigmatisée. De déguisée vous devenez aliénée. 

Imaginons un exemple moins extrême. Vous êtes un homme et vous aimez porter des jupes. Les Romains l’ont fait bien avant vous, les Ecossais aussi. Louis XIV portait même des collants. Pourtant, vous seriez dévisagé par des regards interloqués, moqué par des esprits fermés. Où est la liberté d’exprimer sa personnalité ?

L’horizon de notre dressing n’est pas encore pleinement dégagé, bien que l’avenir de notre silhouette s’annonce plus léger. Certes, les codes professionnels n’étant plus des critères pour construire notre apparence, les allées de cintres sont à présent foulées par l’échelle de la hiérarchie tout entière.

Mais il faut encore lutter pour briser le carcan du politiquement correct, de la discrétion érigée comme règle, de l’imitation rassurante permettant à tous de se fondre dans une masse similaire de la tête aux pieds. 

La différence, nécessaire car la gémellité de personnalité n’a jamais existé, se trouve encore trop souvent sur le banc des accusés. Qui a osé se coiffer, se maquiller, s’accoutrer en marge des attendus de la société ?

Que celui ou celle qui n’a jamais reçu une remarque désobligeante sur un choix esthétique me jette le premier escarpin.

La mode est donc toujours un système normatif. Si la lourdeur du siècle de La Fontaine s’est éloignée, si notre identité peut néanmoins être mise en exergue par un jeu d’assemblage vestimentaire varié, les milliers de pièces soyeuses à notre disposition restent encore délimitées par une norme inconsciente qui est le résultat d’une construction culturelle. 

Notre indépendance est plutôt une forme d’autonomie. Nous pouvons faire des choix dans un cadre précis d’offres et dans un contexte particulier de convenances implicites. 

Peut-être faut-il sortir de notre gangue d’ivoire et retrouver un réel libre arbitre, teinté de bienveillance pour les différences, afin d’atteindre l’ivresse des sommets de notre personnalité.


Et vous, avez-vous l’impression d’être libre dans vos choix vestimentaires ?



*Miss Pandora est l’auteur de ce titre magnifique que j’ai gardé en mémoire jusqu’à l’écriture de cette réflexion. L’ivoire est une matière rigide, ainsi que peut l’être notre société et son rapport à la mode. L’ivresse au contraire est un état qui échappe au contrôle. Pour lire l'artice répondant à ce titre, cliquez ici


** Anne Kraatz, podcasts de l’IFM. Pour les écouter, cliquez ici.



Enregistré le : 11/02/2015 à 10:13 sous le thème Paroles, paroles
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