Mais où sont passées les robes de soirées ?

Si, pour reprendre les mots d’Anne Kraatz*, « le vêtement est la façon dont la société se présente à elle-même », alors que devons-nous penser de ceux qui endossent, par-dessus la jambe, leur vieux denim pour se rendre à une soirée ?

Voilà une vraie question de société. 

N’avez-vous jamais remarqué celles et ceux qui lovent leurs petons dans de confortables baskets, transgressant ainsi toutes les règles implicites des agapes ? Quelle idée peut bien parcourir leurs synapses tordues lorsque leur main s’aventure au fond des étagères ? 

Est-ce une façon de dire à la société qu’ils n’ont rien à dire ? Ou bien est-ce une grève du style, le boycott même du bon goût ?

 Peut-être même devons-nous y voir une tentative de rendre obsolescents ceux qui font l’effort d’augmenter leur niveau d’exigence vestimentaire lors de ces moments nocturnes.

Depuis peu nous constatons, pendant les solennités, qu’un certain nombre de sujets adopte un uniforme des plus …. uniformes. De la banalité en coton, du prosaïsme en acrylique. Baskets au bout de la gambette collantée, gilets de l’aïeul sur des épaules point redressées, jeans usés à force de s’être trop frottés. Et tout ça devient le costume événements autrefois distingués. Ah, jadis …. 





Analysons donc cette tendance de l’ordinaire. Telle une union devenue avérée par la traditionnelle phrase prononcée par des mariés émus, certains magazines ont  baptisé cet étrange courant, lui donnant ainsi une réalité. Et le normcore fut, rejeton inattendu, né de l’union de la normalité et du hardcore. Soit. Une tendance qui prône donc la platitude stylistique. Le cheminement est alors le suivant : je rejette les tendances en revêtant une nouvelle tendance, celle qui consiste à s’habiller sans originalité. Etre passe-partout. Incognito. Ni précurseur ni vintage. Le no-look. 

Cette nouvelle silhouette qui n’en est pas une, c’est le refus d’abandonner quelques heures les nippes de la journée afin de leur substituer celles d’une témérité sophistiquée.

 Avez-vous pensé, chers adeptes du normcore, au désarroi de l’invité(e) discipliné(e) qui a ingéré, comme une bouchée de croissant chaque jour au petit-déjeuner, les codes sociaux vestimentaires à adopter ? La crise de foie pointe son nez lorsqu’apparaît, décomplexé, ce mauvais goût de la trivialité …. Vous vous préparez pour un tableau de Manet et vous voilà chez Miro. Mauvais numéro. La poulette paraît bien trop fardée, les plumes trop lissées à côté de ce coq ébouriffé. L’un serait-il détendu et l’autre guindée ? Non, non et non ! L’un transforme la soirée en extension de sa journée, l’autre la pare des couleurs des festivités. Cet excès de simplicité paraît bien cavalier à ceux qui sont à cheval sur l’étiquette. Les mondanités longuement élaborées prennent alors des allures d’allées de supermarchés**. 

Pourtant, les tenues d’apparat devraient être une mise en désir, afin d’indiquer avec mystère ou limpidité la teneur du moment à passer. Alors, qu’annoncent un legging, un sweat et des Stan Smith ? Certains diront de la spontanéité, de la convivialité sans fioritures. D’autres s’offusqueront : si on ne fait pas l’effort de se vêtir, on annihile à coup de gilet à capuche l’attention bienveillante des hôtes.

 Et si, au contraire, le retour à la normalité vestimentaire dénonçait une débauche d’étoffes devenue compassée ? Un refus d’endosser un costume trop étriqué ? L’envie de briller par l’esprit et non par les sequins de sa robe ? Il faut bien aussi donner la parole aux accusés. 
Il est même probable que la solution ne soit pas aussi socio-psychologique. Les délinquants en tee-shirts blancs n’accordent simplement aucune importance à leur silhouette. Pas de revendication, seulement le refus de la vaine sophistication. 

Peut-être que la réponse à toutes ces interrogations essentielles est finalement assez consensuelle. S’habiller doit répondre à deux exigences : celle induite par les codes de la soirée, les attendus des maîtres de cérémonie et celle intrinsèque à notre personnalité. Le point de rencontre de ces deux aspirations devient le point de départ du cheminement dans les méandres du dressing.

Alors, que le normcore soit comme le land art, périssable avec les saisons qui passent, ou comme l’art commémoratif, solidement planté pour ne pas être oublié, amusons-nous tout simplement !


Et vous, comment vous habillez-vous pour une soirée ?


*Anne Kraatz, auteur de nombreux ouvrages sur le textile.

** Cependant, un des derniers défilés Chanel avait lieu dans des allées pleines à craquer de denrées transformées en accessoires adoubés du double C. Mais n’est pas Karl Lagerfeld qui veut !


Enregistré le : 07/01/2015 à 17:29 sous le thème Paroles, paroles
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