Un bon vêtement doit-il nous laisser tranquille ?

Chercher à définir ce qu’est un bon vêtement serait comme être capable de décrire une émotion, de façon si réussie que l’interlocuteur la ressentirait lui-même, d’une manière  authentique. Impossible me direz-vous. 

Mais la mode aime relever les défis, elle qui est faite de tâtonnements, de trouvailles, d’ajustements, de succès. Insaisissable, elle appartient pourtant à tous ceux qui lui promettent de l’attention. Pour s’approprier la mode, il faut savoir la comprendre. 

Observons donc la définition de la tranquillité dans le grand dictionnaire de l’élégance. Lorsque je me recouvre de mon pull fétiche, celui qui, tel Le radeau de la Méduse, me sauve les matins de grand naufrage car il s’harmonise avec tout, suis-je tranquille ? Sitôt superposé à la peau, je suis en terrain connu et il n’y a plus de gêne aux entournures de l’esprit. Inoffensif, ce textile sacré nous contient dans une zone de confort vestimentaire et ça rassure. Alors, un bon vêtement, ça fait du bien ? 

Il est vrai, l’odeur familière de la lessive, les rayures marines sur le tricot de l’enfance tissent  le bien-être sur notre contour de chair. Se vêtir permet alors d’être stable, sur ses deux pieds, juchés ou non sur des hauteurs vernies. Mon trench reprend son sens anglais et me voilà à l’abri dans une tranchée boutonnée. Le par-dessus devient alors cape d’invisibilité, une paroi dense et lisse sur laquelle glissent les mots et les œillades des autres. Et je suis paisible. Douce émotion que la brutalité neutralisée. Le bon vêtement serait donc celui qui  saurait me faire oublier tout en se faisant oublier. Ne faire plus qu’un avec la douceur du lainage, se fondre dans l’étoffe. 




Mais si le partenaire efficace, était, au contraire,  celui qui nous bouscule ? Que faisons-nous de ces chaussures vives qui accrochent la pupille de quiconque les regarde ? Telle Méduse, sitôt vos iris fixées, vous ne pourrez plus vous en détacher, vous voilà comme figés. Le contre-exemple parfait !  Le porteur des souliers incriminés remarque bien les attentions dont ces derniers font l’objet. Certainement, en étant au centre de convergence de tous ces cous tournés, il ne se sent pas tranquille. Disparue, la zone de retrait. Il se sent surtout observé, c’est évident.

 Pourtant, être scruté peut être plaisant. De l’intérêt vous est porté, on vous reconnaît un certain talent ainsi chaussé (ou drapé, la démonstration est efficace pour chaque pièce affectionnée), un style assumé, du goût qui a son succès. Nous ne sommes pas tranquilles mais nous sommes bien quand même. Un bon vêtement serait donc celui qui provoque des émotions. De la confiance quand on endosse un costume sérieux, nous rattachant ainsi à une sphère professionnelle, parce qu’on a assimilé des codes qui nous investissent d’une certaine foi. De la douce nostalgie avec ces gants ayant recouvert les phalanges polies par le temps  de votre grand-mère. De la joie.  Quelquefois en glissant le bras dans la lourde manche de ce manteau, c’est un rôle que nous enfilons. Le temps d’une journée, cette silhouette de théâtre bouleverse qui nous sommes. 

Ce n’est pas tranquille, c’est vrai. Mais c’est rafraîchissant, ça soulève la chape de plomb que la vie a parfois posé sur les épaules, comme un gilet de béton. C’est temporaire, mais tel Atlas qui se délesta quelques secondes de la Terre posée sur ses épaules, ça redresse le buste, le regard passe de la pointe des pieds à l’horizon et la vie apparaît en grand angle. On se projette de toute sa stature dans la vie. L’habit nous tire à quatre épingles.  Et demain, lorsqu’on aura mal au dos de l’avoir trop étiré, le pull rassurant viendra envelopper notre carrure.

 Il n’y a jamais qu’une seule réponse dans les interrogations que provoque la mode. Rien n’est monolithique, rien n’est figé. Et c’est pour ça qu’on l’estime. La mode nous fait nous sentir nous-mêmes, ce nous multiple qui englobe tant de personnalités et qui est révélé quand le vêtement bienveillant est porté. Celui qui respecte notre nature changeante tout en nous accompagnant lorsque nous jouons à être celle ou celui que nous ne sommes pas.
 Et si c’était cela, la définition du bon vêtement ?

Et vous, quelle est votre définition d'un bon vêtement ?

Enregistré le : 17/12/2014 à 18:02 sous le thème Paroles, paroles
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