S’habiller le matin relève-t-il de la performance artistique ?


La performance est une action en train de se produire. Les amoureuses du dressing connaissent bien l’art de la performance réitérée. Celle qui se reproduit chaque soir ou chaque matin et dont l’issue est inévitable : choisir ce qui vêtira notre apparence.

Parfois euphorique, parfois douloureux, parfois bâclé, parfois sous-estimé, le fait de sélectionner dans la galerie de l’étoffe la bonne toile qui sera exposée toute la journée peut être risqué. Car l’œuvre à laquelle nous mettons le dernier coup de pinceau, c’est nous. Et le public ne manque pas, amateurs éclairés ou néophytes, c’est le reste du monde qui, croisé dès que le pallier est passé, peut admirer notre suggestion du jour, en soie ou en coton.

Que révèle notre toile de l’artiste fou qui la créa ? Est-ce une pièce essentielle de la collection ? Est-ce resté à l’état d’ébauche ? Quel a été le processus de création ?

 Le mélange sur la palette des cintres résiste parfois, malgré nos idées inspirées. Les imprimés élus bousculent, au-delà du raisonnable, les conventions. Le choix des matières que l’on voulait audacieux est parfois hasardeux. Tel Jackson Pollock qui pratiquait le dripping en projetant de la peinture sur la toile, nous nous jetons sur le dos un assemblage inattendu et tant pis pour les éclaboussures qui piquent les yeux. 

Tandis que notre main saisit avec fermeté l’ensemble repéré et désiré, le résultat semble comme tiré au sort, les yeux bandés. Alors notre œuvre ne se donne pas facilement à lire et lorsque nous déambulons innocemment dans les couloirs du bureau, les globes oculaires s’écarquillent et les rides du lion se creusent.

Ce qui résiste à la lecture verticale provoque des réactions souvent, des questionnements occasionnellement. Car lorsque je m’habille, je produis. Du sens, de l’amusement ou encore de l’incompréhension. 
Suis-je devenue, en choisissant cette robe inclassable, une œuvre d’art contemporain ? Je quitte le domaine du figuratif et me voilà concept vivant. Et le concept, c’est abstrait. Un coup d’œil ne suffit pas à cerner les intentions de l’auteur. 
S’agit-il d’une compression de César, devenue trophée de la cérémonie du même nom ? Ou d’un entassement raté de ce qui se trouvait sous ma main, alors que mes yeux luttaient pour que le dernier rêve reste captif de mes paupières closes ? 

Et lorsque ce qui nous semble évident demande une analyse de texte, alors l’exercice est raté.

Puisque la mode, comme tout art, nait de l’hybridation des cultures, la lecture du chapitre que nous donnons à lire s’avère de temps en temps compliquée. Notre culture personnelle, familiale et celle inconsciemment élaborée par ce qui nous influence au quotidien fusionnent chaque jour différemment et nous enveloppent de la tête aux pieds. Notre proposition textile est alors telles Les demoiselles d’Avignon de Picasso, œuvre influencée par Le Bain turc d’Ingres,  le Nu bleu  de Matisse et  l’art africain. Notre performance artistique du matin est donc le fruit de ce que nous sommes, de ce que nous avons vu, de ce que nous avons été. Et même de ce qui a été bien avant nous. Quant à la récolte, elle est parfois fructueuse, parfois maigre. Mais toute la beauté réside dans la recherche de cet instant où nous parviendrons, tel le créateur, sans même le soupçonner, à l’orée du chef d’œuvre. 

L’artiste de la mode, lors de cette prouesse matinale sans cesse renouvelée et toujours différente, prend des risques et s’investit sans limite pour le spectateur le plus exigent qui soit : lui-même.

Si vivant, si beau et si compliqué en même temps, le monde du croquis et de la couture est donc un art qui dérange, interroge, révèle, choque. Nous voilà actifs dans un grand processus créatif qui pousse le monde à évoluer, à se positionner, à regarder en arrière parfois pour mieux avancer, balayant d’un revers de manche les contempteurs.


Et tant pis si notre tenue semble surréaliste dans le grand musée de la rue, la modeuse est un être iconoclaste.


Photo Pauline fashion blog


Et vous, vos silhouettes sont-elles plutôt des tableaux de Monet ou de Picasso ?


Enregistré le : 19/11/2014 à 14:28 sous le thème Paroles, paroles
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