Comment être soi-même lorsque tous les vêtements se ressemblent ?


Comment être soi-même à l’heure de l’uniformisation du textile ?



                                       
Jouons au petit chimiste et expérimentons.
Accumulons, sans hiérarchie ni exhaustivité, des noms d’enseignes de vêtements. 
L’empilement, tels les colliers dorés des femmes girafes, est vertigineux.
 Maintenant, essayons, lors des défilés sur béton, le matin en se rendant au travail ou pendant une douce après-midi attablée à siroter, essayons donc d’identifier, sur les penderies vivantes qui pressent le pas, ces mêmes enseignes.
Parvenez-vous, tel un spécialiste de Monet, à reconnaître la patte du maître dans le costume ? La plupart des silhouettes restant cruellement anonymes à nos yeux, mettons  un terme à cette gageure et laissons nos fumantes iris se reposer.

 Comment se fait-il donc, qu’à l’heure de la production de masse, à cet instant précis où chaque semaine voit fleurir ses plates-bandes d’étoffes fraîchement renouvelées, loin de la logique naturelle des saisons, nos apparences de tissu se ressemblent toutes ? Alors que nous pourrions naïvement croire qu’une étiquette signe, tel un maître achevant son œuvre, la toile plus ou moins tendue sur le châssis que nous sommes, en réalité nous voilà Sans Titre. 

Loin de la pièce unique identifiable à l’œil nu, nos vêtements devenus uniformes sont reproduits à l’infini, au pays de la geisha comme à celui de Molly Malone*. Nous nous pensions Mona Lisa, unique et reconnue, nous voilà une boite de soupe Campbell**, dupliquée tant que l’encre coule à flot. Passer d’une mystérieuse beauté à une conserve de basse étagère, telle est la banale vérité de l’impitoyable monde des cintres. 

                                                                                                                                                  


L’horizon d’attente, construit à force de visuels étalés sur nos écrans lissés, est trompé : mesdames, toute promesse d’originalité est galvaudée. Vous serez, dès la porte passée vous-mêmes dépassées ! Et noyées, sous une déferlante salée de modeuses qui rempliront le même pantalon. 
Car chaque enseigne nous nourrit de doux rêves, certes peu caloriques, mais qui viennent grossir la boule au ventre au réveil. Non, en achetant ces claquettes, vous n’aurez pas le chic unique de celle qui sait, de celle qui sent, de celle qui porte avant les autres. L’emballage est certes alléchant mais le contenu reste convenu. 

Vous vous voyiez comme l’élue, vous êtes plutôt l’urinoir *** de Duchamp, ready-made acheté tout fait, affublé d’une signature trompeuse et érigée en œuvre d’art parce que l’artiste l’a décidé. Et le doux nom de la marque qui gratte dans votre cou n’y pourra rien. S’habiller n’est pas toujours s’affirmer. Vous n’êtes pas la pissotière de Marcel, vous n’êtes qu’une vespasienne semblable à tant d’autres. Prosaïque constat, n’est-ce pas ? 


                                        


Pourtant, dans ce brouillard de l’uniformisation qui efface les particularités pour nous faire endosser les mêmes souliers, les mêmes braies, pointe une éclaircie. Celle qui émerge de nos esprits lumineux. Telle une brindille allumée devenue phare dans la nuit de la reproduction à outrance, nos idées vestimentaires clignotent pour guider nos âmes égarées. 

L’individualité réside dans le détail. D’une forme, d’une matière, d’une superposition, d’un volume, d’une union. Et même d’une enseigne parfois plus confidentielle. Nos choix stylistiques nous sauvent du raz-de-marée de la monotonie mais il faut savoir nager à contre-courant sans faiblir. Alors seulement vous pourrez quitter la pataugeoire du commun des mortels et vous épanouir dans le grand large de votre personnalité.


Et vous, comment faites-vous pour rester fidèles à vous-mêmes?

* http://fr.wikipedia.org/wiki/Molly_Malone

**Œuvre d’Andy Warhol

*** Fontaine, Marcel Duchamp


Enregistré le : 24/09/2014 à 13:56 sous le thème Paroles, paroles
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