Je n’ai que deux pieds, je sais !

 
Ou comment le principe de tempérance ne peut pas s’appliquer aux chaussures




Dressing, nom masculin : kyrielle d’étoffes colorées qui, bien ordonnées, regroupées avec leurs semblables plus clairs et plus foncés, se blottissent sagement en attendant de sauter dans le grand bain de lumière. 

Proclamer l’élu du jour, celui ou celle qui semblera presque cousu à même la peau, relève de la naissance, de ce moment où l’ombre des étagères s’évanouit pour s’incliner devant l’opalescence du jour.

 Si remplir un pull de toute la largeur de nos poumons peut parfois se faire à la vitesse de l’éclair, distinguer les chaussures qui nous feront faire les sept lieues toute la journée peut se révéler être un déchirement. Un abandon de ces autres qu’on laissera, quelques heures de plus, alignées rigidement, une hésitation douloureuse. Une douleur à l’opposé du talon, celui qui souffre parfois, juché sur les centimètres de la féminité, ceux qui nous donnent une assurance perchée. Plutôt la douleur d’avoir à se prononcer, à se dire tout bas, contre toutes les lois de l’humanité, quelles sont nos préférées. Car nous devons aimer sans hiérarchie, de l’aînée à la dernière arrivée.

Et c’est là que le principe de tempérance, plus tôt énoncé, surgit, telle la femme découpée qui se relève en une seule unité, pour être déjà chassé. Les escarpins sont, tels les inséparables sur une branche, une espèce qui se conjugue au pluriel. L’acquisition des uns amène l’essayage des autres qui provoque l’envie de ceux-ci. 

Mais pourquoi, demandent les ignorants de la voûte plantaire ? 

Parce qu’en glissant cette dernière entre les douces lanières, c’est la voûte, céleste cette fois-ci, que nous atteignons. Le pied prend ses aises afin que nous, nous prenions le nôtre. 

Mais, diront les pragmatiques, un couple de semelles suffit ! Les unes pour l’été, les autres pour l’hiver. Voilà une liste bien maigre. Et celles pour les soirées habillées, les barbecues décontractés, les longues journées studieuses ? Celles dont la fine sangle épouse délicatement la cheville, celles qui libèrent courageusement nos orteils poupins, celles qui protègent de la molle goutte d’eau, celles qui nous rajeunissent et celles qui rendent sérieux ? 

Comment pouvons-nous, après avoir aperçu LA paire qui nous manque, y renoncer ? 

Elle seule peut sortir cette robe de l’anonymat, assagir cette jupe osée, vitaminer une tenue hivernale, dynamiser une alliance vestimentaire trop usitée. 

Et maintenant, portons le coup de grâce à tous les déshérités du soulier.

 Les pensionnaires de nos étagères agissent en profondeur sur l’humain qui les chausse. C’est un concept abstrait qui, des pieds à la tête, nous vêt : la confiance, le bien-être, l’unicité, l’impression d’être enfin soi, l’humour, la crédibilité… Notre pas, devenu assuré, englouti gloutonnement le bitume ardent. Se bottiner habille nos pensées tout en nous révélant à nous-mêmes. Alors pourquoi se priver, car si nous n’avons que deux pieds, nous avons des envies multiples ? 

Mais au-delà de la métamorphose quasi divine qui s’opère en nous (en glissant nos doigts de pied dans ces sandales sacrées en moucharabieh, se glisse une certaine audace dans mon esprit. Ainsi équipée, rien ne peut me résister), le saint esprit du peton manucuré délivre un message subliminal. Le choix de nos chaussures montre notre finesse d’analyse, notre sensibilité, notre capacité de décodage. Sélectionner le bon duo à lacets montre que nous avons senti, tout en nuances, les enjeux de l’événement, pris la mesure du degré de simplicité ou de sophistication de l’instant à passer. Soirée distinguée, relâchée, moment de détente sans prétention mais si précieux, rencontre guindée où l’on s’amuse à être décalé, heures sans fin pendant lesquelles il faut faire ses preuves … 

La grammaire de la mode ne s’accorde donc pas au singulier mais selon notre réceptivité, notre capacité à comprendre le non-dit et l’implicite. Et selon l’envie de s’y conformer, ou non. Ce que je porte montre donc ma subtilité. Ce que nous arborons aux extrémités signale notre capacité à interpréter les attendus inclus dans l’invitation ou la convocation. Devenus experts en sous-entendus vestimentaires, le monde est à nos pieds.


* Ce texte aurait pu aussi s’appeler «  Le parti pris de chausses », clin d’œil au recueil poétique Le parti pris des choses de Francis Ponge, poète qui sublime le prosaïque en révélant la beauté ignorée de la banalité. (Merci à celle qui se reconnaîtra pour la suggestion de ce titre !)


Enregistré le : 27/08/2014 à 10:06 sous le thème Paroles, paroles
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