Le style est le vêtement de la pensée

Voici ma conception de la mode, exprimée par des mots que je n’ai pourtant pas assemblés*. Jouer avec les poids plumes qui reposent sur les frêles épaules  de mes cintres me permet donc de porter ma personnalité à même le corps. Ou devrais-je dire mes personnalités. Car si notre apparence peut jouer à être polymorphe, c’est que notre âme elle-même est une chimère. Telle cette créature fabuleuse, mes matins le deviennent aussi lorsque je plonge la main dans le sanctuaire soyeux de mon dressing. Qui  ai-je envie d’être aujourd’hui ? Vais-je mettre mes collants rouges, vifs comme mon humeur enjouée ? Vais-je glisser le peton dans ces stricts escarpins pointus et jouer à la dame ? Vais-je enfiler la gambette dans ce jean déchiré  et le bras dans  ce blazer? Je suis pluriel et ma garde-robe l’est aussi. Et voilà soudainement qu’apparaît tout l’intérêt de jouer avec la mode. Parce qu’ainsi je traduis, sans dictionnaire ni interprète, qui je suis. Ou au moins qui je suis aujourd’hui. Et si les scrutateurs assemblent méticuleusement le patchwork des reflets qu’ils leur sont offerts, en gerbe de couleurs, voilà qu’ils sauront qui vous êtes au plus profond de vous. Car ma capeline parle pour moi, elle me situe sur l’échelle de la pensée et mon portrait se dresse sans qu’aucun mot ne soit prononcé. Si je décode le rébus, le message est le suivant : j’aime jouer avec la mode car elle me permet de montrer, sans ostentation  ni forfanterie qui je suis. Quoique, pourquoi ne pas être ostentatoire pour une fois avec cette grosse chaîne rose dorée à mon cou ? Demain j’enfilerai mon délicat collier de perles et tout ira bien. Je serai moi, une fois de plus. Car en mode, le territoire d’exploration ne connaît que les limites que nous imposent nos synapses. Et comme la matière grise est souple et étirable, mes envies vestimentaires le sont aussi. Et mes envies tout court d’ailleurs.  Car je peux aimer lire Flaubert et Vogue, entrer dans un musée d’art contemporain comme dans un centre commercial, avec le même respect sacré. Je peux concevoir un projet et concevoir ma prochaine wishlist. Je peux sérieusement prendre des notes sur l’influence de la photographie au XIXè siècle et sur la collaboration d’Isabel Marant et HetM. Parce que je peux me délecter d’un roman de Muriel Barbery comme d’un documentaire sur les escarpins. Parce que je peux être un clown ou une ronchon, avoir du tact ou foncer dans le tas. Parce que nous sommes tous une kyrielle d’esprits réunis dans la même caboche, la mode se doit de révéler avec justesse la richesse de notre personnalité. La mode ne me prend jamais  (de temps sur mon sommeil), elle m’apporte au contraire, en créant une harmonie entre ce que je pense et ce que je porte.**

 


          * Sénèque est l’auteur de cette citation.

**Il est évident que parfois je joue à être celle que je ne suis

 pas, c’est très divertissant, le temps d’une journée en baskets

 compensées.

 Et puis parfois, je ne suis pas d’humeur joueuse et puis c’est tout ! Ma tenue restera renfrognée comme mon esprit. Scrutateur, passe ton chemin, mon style n’a rien à te dire !


Illustration : campagne publicitaire 2014 Louboutin


Enregistré le : 22/04/2014 à 14:07 sous le thème Paroles, paroles
Commenter

Chargement des commentaires