La mode s’oppose-t-elle à l’art ?

« La mode qui ne vit pas, qu’on ne porte pas, qu’on ne touche pas, c’est de la peinture. » L’absence de mouvement définirait-elle ce qui est intouchable et importable de ce qui est ajustable et habitable ? La gouache, figée dans son enchâssement doré,  toisée par l’enveloppe de textile épaissie de l’humain qui s’y meut, s’imprime sur nos rétines là où la mode s’incarne sur nos corps .

Si la mode se chiffonne, l’art s’encadre ; si la tendance passe, l’art s’accroche ; si le vêtement est multiplié par les mains apposées sur les machines, l’art relève du prodige inspiré. Petite compilation d’oppositions. L’une se porte sur nos épaules, l’autre se porte avec des gants et précautions. 

La mode bouge sans cesse, elle est un enfant mal élevé qui ne veut pas rester au piquet. Etre au coin, c’est le lieu de la rigidité, c’est là où se tient le tabouret du gardien de musée. 

Celle qui fit porter des bas au puissant Louis XIV, des séants joufflus aux dames ainsi bien élevées ; celle qui fit marcher sur la pointe des pieds, loin de nos instincts de primates ancrés dans la terre ; celle qui enlaça de drapés les hommes ceints de lauriers, ne cesse de se métamorphoser, de s’étirer, de se recentrer, de s’inspirer d’elle-même, de se fuir, dans une fluide continuité faite de ruptures. Impossible de la graver dans le marbre, les gravures ici ne sont que celles des magazines.

Mais si les Tournesols de Van Gogh  sont figés sous le vernis de la postérité, si les bronzes polis de Brancusi ne seront pas altérés par la rugosité des années, l’histoire de l’art a pourtant été aussi mouvementée que celle de sa fantasque sœur de tissu.

L’une comme l’autre furent jalonnées d’étalons classiques et affectés, de règles à ne pas piétiner, de volontés plus ou moins abouties de se libérer du joug. Elles furent émaillées de scandales, de succès, de libération, de résistance. Et toujours les artistes, créateurs de mode comme sculpteurs, fabriquèrent des classiques en étant iconoclastes, affranchirent en réduisant, innovèrent grâce aux conventions. 

Les Impressionnistes virent leurs œuvres refusées, Yves Saint Laurent provoqua l’indignation avec ses robes courtes et ses semelles compensées. Aujourd’hui, les Nymphéas de Monet ont, à jamais,  pris corps dans chaque nénuphar croisé, les chaussures rehaussées habitent pacifiquement nos étagères.  





Que l’œuvre soit de pierre, de pigments, de notes ou de soie, elles sont filles de la créativité sans préférence entre aînée et cadets. L’art, mère généreuse, aime tous ses enfants.

Fils de la turbulente inventivité, le créateur de mode est lui aussi un démiurge. Il féconde à coups de crayon, il procrée à coups de ciseau, il engendre à coups d’œil inspirés. Un artiste. 

Certes, me direz-vous, la haute couture est une première édition de Madame Bovary mais ce que nous, simples grégaires endossons, c’est le livre de poche tiré en millions d’exemplaires. Si La Joconde est l’œuvre d’un génie, les reproductions sur porte-clés ont perdu dans leur plastique leur unicité artistique. 

Si l’art n’est plus le fruit du créateur, devenu copieur du maître, c’est alors à ceux qui achètent la toile de composer une palette sur leur relief charnel. Et comme un peintre, nous jouons avec les volumes, nous travaillons les effets de matières, nous modelons la lumière, nous marions les couleurs. 

Le résultat relève parfois de l’incompréhensible cubisme, s’égare dans l’abstraction, s’ennuie dans le réalisme. Nous devons modérer notre esquisse, ajuster les ombres, déplacer les points de fuite. Nous voilà hyperréaliste, monochrome, fauve, impressionnant avec nos taches pures de laine et de soie qui dessinent notre silhouette.

Cette œuvre, comme le Land art, est éphémère, repeinte du blanc de la nouveauté chaque matin. Parfois monolithique comme le granite, parfois copiée collée comme un ready made de revue, imposante comme un chef-d’œuvre ou ingénieusement bricolée comme les mobiles de Calder.

Si la mode est agitée, ce sont certes les soubresauts de notre anatomie, les sautillements de nos enjambées, les battements de notre corps qui la rendent palpitante de façon désordonnée. Mais c’est surtout notre ferveur à la choisir, à l’unir, à la prendre à contre-pied qui provoque la pulsation rythmée.

Si la peinture épouse avec immobilité la verticalité de son support, ce sont nos imaginations, nos admirations, nos réactions qui animent le désir fondateur de l’artiste. 

Mode et art naissent du mouvement de la main sur le papier, vivent dans une explosion de couleurs et de matières et demeurent immortels et frémissants dans l’œil de ceux qui savent prendre corps dans l’œuvre des autres.

La mode, qui naît d’un geste primitif enthousiaste et existe dans toute la chaleur de ceux qui la portent, est un art vivant. 


Et vous, pensez-vous que la mode est un art ou qu'elle en diffère ?





Enregistré le : 26/08/2015 à 10:44 sous le thème Paroles, paroles
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