La mode doit-elle faire rêver ?

Curieuse question qui selon beaucoup n’appellerait pas de réponse tant cette dernière semble évidente. Car si la mode ne fait pas rêver, qu’est-ce qui peut alors la justifier? 

Une mode envoûtante et poétique devrait être un pléonasme.
Les robes démonstratives qui s’exhibent sur les pages des magazines, les sacs aux prix exubérants qui posent dans les publicités, les pièces dont l’originalité les destine uniquement à la vie théâtralisée du papier glacé, nous provoquent de chimériques envies. Nous imaginons chausser l’allure de la jeune femme aux escarpins escarpés. Nous enfilons de la confiance en glissant le bras dans ce manteau. 

Comme une comédienne, nous rêvons d’un habit qui ferait le moine. 

Loin des monotones et similaires propositions qui rythment notre journée, le piquant des pigments ou l’audace de la rencontre sur catwalk réenchantent un monde terni. Nous nous évadons sans bouger, la tête ailleurs et les pieds immobiles.

C’est beau, c’est construit comme un tableau. Que jamais nous n’achèterons. Pour nous ce sera la reproduction poster.

Ce rêve de mousseline, qui nous fait voyager dans un espace intemporel, nous rappelle cependant que si nous devions jouer un rôle dans les contes de fées modernes que sont les clichés de mode, nous ne serions que la souris qui remorque servilement la citrouille de la souillon. Un rongeur. Pas un fauve. Pas le roi de la jungle.

Car c’est en vain que, après avoir déchiré avec hésitation et application la photographie fictive, nous essayons de repérer, dans les allées des copieurs vestimentaires, une tenue similaire. Le tombé ne peut être le même, la matière est si légère, les finitions si mal finies….et l’éclairage dans la cabine d’essayage celui de la crue réalité et non l’enjoliveuse lumière des plateaux. Pas de retouches au logiciel. Nos rondeurs alléchantes remplissent avec vérité cette blouse, portée avec beaucoup plus d‘allure par une imaginaire mannequin modifiée en post-production. Allure considérée comme la seule acceptable grâce à une construction culturelle insidieuse qui nous paraît innée tant elle semble naturelle. 
Alors nous chercherons le jean qui nous amincira, les talons qui effileront nos jambes et nous tâcherons de montrer notre meilleur profil. Une parodie en somme.




Quand le rêve est trop inaccessible, il en devient frustrant. Pourquoi essayer de se reconnaître dans cet assemblage, si équilibré car pensé comme une œuvre d’art,  mais tellement incongru à l’épreuve du quotidien ? 
Loin d’être un Picasso, nous sommes davantage un Millet, bien plus réaliste. Si le cubisme est spectaculaire sur les murs des musées, il devient aberration à trois têtes sur les trottoirs de la rue. Invention ingénieuse dans l’histoire de l’art, il se révèle association dubitative dans la réalité.
A l’aune de notre existence débordante, les talons se transforment en échasses, les intrépides unions de teintes dissonent. Les frontières du cocasse viennent d’être franchies. Nos acquisitions de coton deviendront pièces de collection.

Si la mode ne fait pas rêver, à quoi sert-elle, nous sommes –nous demandés ? A nous reconnaître, à nous identifier. Pour paraphraser la citation de Stendhal à propos de son roman Le Rouge et le Noir, la mode est un miroir qui se promène sur une grande route. Tantôt elle reflète à nos yeux l'azur des cieux, tantôt le bitume parcouru d’ornières. Et c’est dans la beauté de ce réalisme que nous pouvons efficacement jouer avec la mode. 

Loin d’être déguisés par d’importables délires en drapés, délice pour les yeux, amertume pour les courbes, nous voilà soudainement rassurés. Et ainsi dénuée de doutes, l’inspiration s’érige en maîtresse de nos synapses. Nous faisons des provisions d‘images et de couleurs. Nous n’irons pas crier famine chez la rédactrice en chef notre voisine. Avec frénésie, nous parcourons notre dressing afin de réinterpréter nos prosaïques basiques. 

Plus touchés par les sentiments des héros ordinaires que par les combats des increvables surhommes, l’émotion provoquée par l’authenticité est durable et non éphémère comme le temps de refermer une revue. Et de l’oublier.

Bien que peu de compositions de textiles soient spontanées, la dramatisation exagérée transmet une froide splendeur qui retient notre iris sans atteindre nos sentiments. Sans envoyer à notre mémoire et à notre imagination des consignes de création. 
Dosage entre ennuyeuse banalité, répétitives propositions et extravagantes œuvres, les mœurs du vêtement doivent savoir jouer avec nos horizons d’attente en les comblant et en les déjouant. 

La mode est un roman dans lequel nous aimons être le héros.

Et vous, préférez-vous rêver ou vous identifier lorsque vous parcourez les photos de mode ?


Enregistré le : 15/07/2015 à 15:23 sous le thème Paroles, paroles
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