Moutons ou bergers de la mode ?

Et si les moutons de la mode étaient en réalité les bergers ?


Telle l’insoluble devinette « qui de la poule ou de l’œuf », demandons- nous qui, des magazines ou de la rue, crée les tendances.


Couleur de l’année, chaussures du mois, sac de la semaine… les mensuels et autres hebdomadaires aux impeccables images regorgent de leçons modesques à appliquer afin de conjuguer correctement la dentelle ou le poncho au plus-que-parfait. 

Pour que l’enseignement soit reconnaissable, applicable et mémorable, les étiquettes apparaissent en une valse tourbillonnante. Bien collantes, ces importunes se fixent  en un battement de pages pour ne plus jamais virevolter ailleurs. Vous aimez porter des escarpins audacieusement garnis de chaussettes et des cols Claudine ? Preppy  est le mot qui vous définit ! Vous revêtez un perfecto en sortant et vos escarpins (Valentino bien sûr) sont parsemés de clous ? Vous avez la  rock attitude ! Vous aimez vous vêtir de façon décontractée ? Votre style est casual. Une nuée d’adjectifs délirants se posent sur nous, sur nos feuillets reliés, sur nos écrans hypnotisants. 

 Implacables, ils désignent sans erreur possible le courant de pensée qui nous drape. 
Et nous voilà, amoureuses du dressing à être de grégaires acheteuses. Car la tendance est une force qui anime un corps et le dirige vers un sens déterminé. Le sens des cabines d’essayages et du terminal de cartes bancaires. 
Mêmes les indifférentes du tas de chiffons se retrouvent, en portant ce jean un peu masculin, à entrer (de force) dans l’étroite case d’un style. Punaisées malgré elles au pilori de la mode. Aucun choix vestimentaire ne doit échapper au baptême.

 Il y a donc les prescripteurs et les suiveurs. Choisis ton camp, camarade. 

Voilà un constat bien manichéen. La mode serait donc une parole divine qui émanerait de dieu le père et autres confrères et consœurs (Karl, Albert, Hedi, Raf, Isabel et les autres). Délivrée sur Terre par l’ange Gabriel, devenu pour les besoins de l’histoire rédacteur de magazine de mode, cette parole reçue par nous, la cible marketing, est aussitôt déclinée sur nos cintres. Que la tendance soit et la tendance fut. 

Pour être bon pédagogue, un jargon linguistique est apposé sur le nouvel assemblage, vocabulaire repris à l’envie et devenu rapidement évident, comme si ce mot curieux, biscornu et souvent anglophone, avait toujours existé. Aussi audacieux que la formation de l’univers en sept jours, la naissance d’un concept né de la dernière pluie mais qui paraît vieux comme le monde. 

Vous pensiez avoir un style personnel ? Quelle naïveté ! Le boyish fut engendré le premier jour de la création, entre l’apparition de la lumière et des ténèbres. Et Anna Wintour décida que cela était bon.




Mais si nous étions les victimes d’une immense supercherie ? D’un complot mondial étouffé depuis des décennies ? Et si les faiseurs de tendance, c’était nous ? Et les rédacteurs, ceux qui baptisent, tout en s’en attribuant la paternité,  ce que nous portons anonymement ? 

Après tout, la majorité de l’histoire a été ainsi faite. Prenons l’exemple du Moyen-Âge, période s’étendant du Ve au XVe siècle. Pensez-vous que les gentes dames et les chevaliers trouvaient leur quotidien bien médiéval ? Laissons s’égarer un instant notre esprit ….

      « Ma dame, comment vous portez-vous en ce doux matin ? Votre beauté n’a d’égal que la lumière du soleil. 
- Ô mon chevalier, que votre courtoisie m’emplit le cœur de joie. Mais je me sens si lasse d’être toujours dans le Moyen-âge. Quand débutera enfin la Renaissance ? »

Loin d’être le fruit des damoiseaux ou autres serfs, ces classifications sont le fait d’historiens qui, après avoir observé et regroupé plusieurs phénomènes, découpent à posteriori l’histoire comme un dessert pour le goûter. 

De la même façon, voyant émerger des rayures sur les arpenteurs de rue, les fabricants de tendances déclarent la saison des motifs géométriques ouverte. Vous arborez par milliers une cape en hiver ? Cela devient l’accessoire incontournable !

 Le tour de passe-passe le plus osé, dont David Coperfield envierait l’habileté, c’est de regrouper sous le terme normcore tous ceux qui n’accordent aucun intérêt aux recommandations sur ramette gelée. Votre uniforme du quotidien est un jean usé et un tee-shirt choisi à l’aveugle ? Vous ne prêtez aucune attention à cette activité futile qui consiste à se vêtir ? Alors vous êtes pile dans la tendance ! Un coup de génie, ce concept.

Mais la spontanéité et le libre-arbitre ne sont-ils que de vains mots ? Nos velléités sont-elles neutralisées en étant cataloguées ? 

En réalité, les influences s’exercent verticalement et horizontalement. De bas en haut et vice-versa. De gauche à droite et inversement.

Les défilés de mode sont cités, classés, codifiés, étiquetés dans les magazines. Ces derniers sont lus par nous, quidam non du catwalk mais du trottoir. Et voici le it-bag de la saison au bras des modeuses averties.

 Entre plébéiens, nous nous inspirons aussi. Le phénomène n’est pas nouveau. Déjà au IIIe siècle av JC, lorsque les Romains envahirent Carthage, lors des guerres puniques, ils découvrirent une civilisation soucieuse de son apparence. Rapidement, les ennemis des Gaulois durent soigner leur toge devenue carte d’identité. 

Mais nos silhouettes, inconsciemment construites en partie par ce que nos mirettes ont repéré, sont, elles aussi,  des sources de stimulation pour les créateurs.  La rue les inspire, comme ils disent. Et la boucle est bouclée, à l’endroit et à l’envers. 

Finalement, qui de la mode ou de la rue crée les tendances ? Au risque de paraître consensuel, je répondrais « les deux mon capitaine ».


D'après vous, qui inspire qui ?

Enregistré le : 25/03/2015 à 09:39 sous le thème Paroles, paroles
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